Le critique cubain et historien d'art, Gerardo Mosquera, dit
que dans les Caraïbes " il existe une présence imbriquée,
reportée sur l'art, de la pensée magico-mythologique et de la
conscience moderne, la réalité ne se sépare pas de
l'imaginaire, l'habitude du mythe vivant n'empêche pas la
recherche contemporaine de l'art. La dualité est parfaitement
compatible ".
Cette immense richesse irradie toutes les époques :
précolombienne, coloniale, moderne et contemporaine, et il
faut se souvenir que la modernité n'a pas surgi au même moment
dans les divers pays et îles des Caraïbes, débutant à Cuba
dans les années 20, commençant à arriver dans les années 60
pour certaines îles anglophones.
Les premières manifestations d'art national, en ce qui
concerne modèles et lieux, transportaient la réalité
extérieure avec une tendance typique et coutumière (qui
continue à exister, surtout dans les très petites îles et
parmi les artistes qui ont voyagé hors de la région ).
C'étaient des oeuvres purement descriptives,
dépourvues de connotations, métaphores et symboles. Un
néo-réalisme européanisant atteignait un degré de
fétichisation artistique souvent détaché des ethnies et
cultures locales. Même dans les revendications des chefs
locaux, des opposants, des héros et des martyrs de la liberté,
on ne trouvait pas de traits proprement antillais.
Une deuxième étape améliora considérablement
la situation de la créativité. La rupture consciente et
nécessaire avec le traditionalisme et l'académisme " obligé "
se produit.
Les croyances et légendes populaires se
reportent sur la plastique ; la sensibilité sensuelle et
émotionnelle des noirs et mulâtres joue un rôle déterminant;
le paysage se dote d'une âme et d'elfes ; un syncrétisme
délibéré allie différentes croyances religieuses et reconnaît
même l'intervention magique.
L'artiste caribéen commença alors à
pénétrer dans des zones cachées, à confondre la matière et
l'esprit (titre et contenu d'une période remarquable du
peintre dominicain, Fernando Peña Defillo ). Or, à l'époque
contemporaine, soit approximativement pendant les trois
dernières décades, l'intériorisation s'accentue, mélangée avec
des préoccupations révélatrices de la fin du siècle,alliant
les vieux et les nouveaux mythes (selon la classification de
Gillo Dorfles).
Les variations et fantaisies s'intensifient,
et nous pouvons y trouver depuis la re-interprétation de
traditions rurales et orales jusqu'à la démystification
d'institutions et de rites de la bourgeoisie Les croyances,
les rites, les objets de culte disparaissent, s'élaborent,
réapparaissent, comme un moyen de retourner à ses origines et
racines, laissant toute liberté pour que jaillisse, confondu
avec le langage créateur, un monde propre et visionnaire.
Apparaissent, dans des tableaux, des dessins et sans oublier
les spectacles, des divinités et des personnages fabuleux,
dont les interventions sont axées sur la Vie et la Mort (très
présente comme envers de la vie, comme inconnue et moyen
d'exorciser la peur devant un inexorable mystère et final).
Ces phénomènes animiques, se métaphorisent en
formes, couleurs, matière, avec une véhémence
néo-expressionniste. Le métissage est peut-être plus important
qu'en toute autre région du monde; nègres, blancs et mulâtres
mélanges infinis de provenances africaines et européennes, Ce
" melting pot ", humain et culturel, s'est installé
normalement dans l'art et a eu des répercutions sur les
styles.
L'organicisme et la construction alternent, se
superposent et fusionnent, le baroque déchaîné et
l'organisation spatiale, la rusticité élémentaire et une
élaboration sophistiquée, dans les toiles
MARIANNE TOLENTINO