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ARTE HAITIANO |
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la poesie de
FRANKETIENNE
Jean Jonassaint
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FRANCAIS |
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| LA POESIE DE FRANKETIENNE |
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| Traducción Pablo Montoya
La
esfinge
El viaje se prolonga a través de mi
memoria tachada de violencias.
Mi boca se rasga
y todo calla.
La ópera del silencio
como una gangrena amarga en el sida de
la lengua. Ebriedad y vértigo de mi ciudad en el
péndulo de la muerte. A falta de pulmones
aprendo a respirar por el corazón
y las tripas. Ilumino mi caída interminable en los
ecos de mis riñones mis paradojas indisolubles en las
quemaduras de mi voz mi vida y mi subsistencia en las
aletas de mi sueños. ¡Soy la esfinge!
enigma en el corazón del huevo
Óvalo como un cero en el insomnio de los
espejos políglotas la eternidad del laberinto en el embarazo
de las metáforas la obesidad del huevo
la opacidad del huevo
la sal de mis dialectos de donde yo saco
mis claridades chupando el oro del huevo
en el fondo de mis entrañas el huevo que cae y rueda libre
música perfume de luna
luz aleatoria en la grasa del
caos mi huevo hirviente en la sintaxis de las
utopías mi bola sangrienta rodando al
ritmo de los dados crueles que tasan el azar
de los ganglios del alma peso mis hipótesis
en la danza de mis alas
y mi dolor fogoso
solidario de mi huevo
indestructiblemente nuevo.
Yo
mismo
Yo mismo en arco iris
yo mismo en blanco y negro
yo mismo en paradoja
yo mismo en disidencia
yo mismo en mestizaje
yo mismo inagarrable en canon
de erotismo yo mismo en carne y hueso
yo mismo de nieve mezclada con sangre
maduré bajo la máscara en mi
alma tan frágil entre las garras del
tiempo donde sonrió mi angustia. Subterránea es mi luz hueca
mis amnesias en el insomnio de mis
raíces y el incendio de mis tinieblas. Toco mi soledad en el
interior
del circo y danzo mi locura en
un trapecio imaginario. Y sigo siendo el dueño
de mis palabras insólitas yo mismo rebelde incorregible
tan violentamente yo mismo que
oscilo y deliro en el estropicio de las vocales
y de las sílabas en llamas. Cada noche hablo en silencio a mis
abejas efímeras y adivino la miel del alba.
Mi ciudad
huracanada
Danzas y tambores y tamtams ruedan
a las llamadas de mi ciudad soy golpeador tocador en la
embriaguez de mis
tripas deliro y cabeceo en el estrépito
de mis ruedas ciclónicas resbalo circulo huyo ruedo en los
zig-zags de mis palabras
con la velocidad y el vértigo del huracán mis paisajes
ruidosos
mi sexo brillante de embriaguez
coincidencia y connivencia
mis congojas y mis heridas
en el estremecimiento de la máscara.
Danzas y tambores y tamtams
ruedan a las llamadas de mi ciudad parada
inagotable entre porquerías y luz en
el pantano de las tinieblas. Y perra es mi memoria
en los ladridos del silencio
cuando mi ciudad remolinea
hasta el límite de mi sexo que día
y noche se extiende para llevar
a lo más profundo de ti mi paraíso perdido.
FRANKETIENNE
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ULTRAVOCAL
Parce que nous vous haïssons, vous et votre raison, nous
nous réclamons de la démence précoce, de la folie flambante,
du cannibalisme tenace.
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal
Il faut pour présenter Frankétienne rien moins que la force
des mots de Césaire, et son désir cannibale d’ébranler le
monde. Haïtien exilé au beau milieu de son pays dépecé par
les décennies de dictatures duvaliéristes, ayant toujours
refusé la fuite ou l’écart pour mieux résister, pour faire
corps avec son peuple et son histoire, Frankétienne est un
homme qui ne se plaît qu’au-delà, la limite est pour lui un
territoire familier, l’arête du toit sur laquelle il court
les yeux fermés, aussi vite que possible, non pas comme si
sa vie en dépendait mais parce qu’elle en dépend. Sa vie,
son écriture, le réveil de son pays engourdi par l’amnésie,
la torture, le doute et une culpabilité sans faute ni
rémission. Vaste projet, que ne peut contenir aucun cadre
convenu, qui ait déjà servi à autre chose. Il faut à
Frankétienne ce qu’il aime à forger : l’inouï, l’inédit, le
non-encore connu.
Refus, on va le voir, de la limite générique comme de celle
du chapitre ou de la séquence orchestrée d’en haut,
Ultravocal pose aussi celui de la facilité d’écriture, celui
de la bluette ou de l’évitement des questions qui lancinent
Haïti. Celles-ci hantent le texte, « Quelle neuve planète
surgira de ce faux jardin de roses rouges ? », « Que peut
vraiment le poème contre la fumée du sommeil, l’apathie et
la torpeur des chevaux coffrés de plomb ? », semblant
attendre une parole inouïe, encore prononcée par aucune
voix, ou plutôt jamais entendue : ultra-vocale, au-delà de
ce que l’oreille peut saisir d’une voix. Le titre, « indice
problématique aux résonances multiples » (Frankétienne)
intime donc de lire le texte comme cette quête de l’inouïe
réponse.
Ultravocal est une déclinaison de cet appétit de radicale
nouveauté, de farouche invention. Pour donner corps à ce
texte, l’artisan a taillé un moule à sa mesure, une spirale.
C’est une forme littéraire, pas vraiment un genre, tout en
prétendant supprimer la question du genre. Pas un roman, un
poème, une tragédie ni une rhapsodie, Ultravocal est une
spirale. Forme créée par des Haïtiens à la fin des années
soixante pour enfin pouvoir rendre compte du chaos
environnant. Le spiralisme rejette toute forme de linéarité,
d’enchaînement placide des séquences, et même, tout au moins
le proclame-t-il, toute autorité. Forme dynamique et
fascinante, la spirale ne se présente pourtant pas, chez
Frankétienne, comme un schème rigoureux, continu et
impératif : mais bien plutôt comme une invitation à refuser
le plan pour lui préférer le volume, autrement dit à mettre
en place une nouvelle façon de lire — et d’écrire —
privilégiant les ruptures dans le sein de l’ensemble.
L’avant-dire du texte rejette au lecteur, « complice du jeu
terrible de l’écriture » la responsabilité de créer le texte
en le lisant à son propre gré.
Chacun des “espaces blancs” représente une porte ouverte,
une rupture de séquence. Et le montage des différents
segments du texte est laissé au choix du lecteur qui dispose
alors d’une absolue liberté constructive face à l’éventail
infini des combinaisons. […] Massif montagneux à plusieurs
versants, la Spirale constitue un continuum spatio-temporel
dont les éléments d’appartenance sont susceptibles de
permutation, de translation, d’extrapolation. (p. 7-8)
Derrière cette annonce spectaculaire, l’auteur mène en fait
bien le jeu, mais prend le risque d’une lecture
effectivement anarchique, que son texte assume d’ailleurs
parfaitement, chaque paragraphe étant un œuf de sens. La «
spirale » est cette structure progressive, en création
permanente, qui se développe à l’infini. Peu importe
l’endroit où l’on se place sur la spirale, le mouvement
reste le même, la direction aussi. La dispersion revendiquée
du texte et de sa lecture ne va donc pas à l’encontre d’une
organisation, d’un projet, qui sont, eux, structurés
fermement.
Ultravocal en effet, à travers la succession présentée comme
libre de paragraphes autonomes, offre au lecteur l’image
structurante d’une quête, d’un vaste voyage, d’une poursuite
et d’un rapprochement, celui des deux — ou trois —
personnages et des forces qu’ils incarnent, négative pour
Mac Abre et neutre sinon positive pour Vatel et le poète :
ces deux personnages parcourent littéralement le livre,
l’un, Vatel, suivant et traquant l’autre, Mac Abre,
l’incarnation du Mal et présenté comme tel dès l’avant-dire.
Vatel est toujours en retard sur son ennemi, et ne peut que
constater chacun de ses forfaits, assassinats, foules
subjuguées qui se suicident, viols et avortements forcés.
Distincts de ces deux personnages très marqués et désignés,
« le poète, prisonnier de son délire », qui transmet les
questions d’un chœur absent, d’un « nous » typiquement
antillais, et paraît être apparenté à Vatel dans ses rêves
et sa vision du monde. Il suit donc les pérégrinations des
deux autres, sans, à une exception près, entrer dans la
diégèse. Le poète s’exprime à la première personne, Mac Abre
jamais n’est sujet d’une énonciation, sauf entre guillemets,
Vatel est traité de façon plus incertaine, ce qui autorise
un flottement dans la référence à plusieurs reprises : il se
confond parfois, au gré des espaces blancs qui rythment les
séquences, avec le poète… Ces deux instances sont donc à la
poursuite de Mac Abre, une poursuite qui est autant une
traque qu’une observation passionnée des actes atroces de
celui-ci. Renvoyé à une effrayante étrangeté, à une
abominable inhumanité, Mac Abre est le centre de tout. Mais
il ne fait toujours que passer, et chaque séquence qu’il
habite un moment se clôt sur son départ, comme si ses
déplacements motivaient le découpage du texte. Ce pouvoir
sur le texte d’une part, sur Vatel et le poète fictionnel de
l’autre, nous amène à nous poser la question du statut du
Mal dans Ultravocal. D’abord sans aucune équivoque condamné,
il semble acquérir une puissance poétique indéniable, et un
pouvoir de fascination sur le « je » écrivant comme sur
Vatel à vrai dire beaucoup plus intéressant que la franche
et banale condamnation initiale.
Plusieurs points nous incitent à une telle lecture, plus
ambivalente, de l’œuvre de Frankétienne, et peut-être sinon
en premier lieu, du moins rapidement, par suite de quelques
jalons posés çà et là pas toujours discrètement,
l’intertexte baudelairien.
L’irruption du lecteur dans l’avant-dire s’insère très
exactement dans la liste des personnages : « Personnages
ballottés entre la vie et la mort […] Vatel, condamné à
l’errance. Mac Abre, l’incarnation du mal. Le poète,
prisonnier de son délire. Et surtout, vous lecteur, complice
[…] » (p. 7) Une telle adresse au lecteur, dans son
surgissement abrupt et dans sa formulation, n’est pas sans
rappeler celle des Fleurs du Mal, le poème liminaire « Au
lecteur ». Et si Baudelaire attend l’envoi pour que l’appel
au lecteur soit saillant, Frankétienne choisit la surprise,
il inclut de force le lecteur dans son énumération des
actants « dans l’éparpillement du texte », dès la cinquième
ligne. « L’œuvre se présente comme un projet que tout un
chacun exécutera […] Le lecteur, investi autant que
l’écrivain de la fonction créatrice, est désormais
responsable du destin de l’écriture. » (P. 8, nous
soulignons.) Par ce repli volontaire de l’auteur qui veut «
vider [son nom] de son contenu mythique, le [dépouiller]
d’on ne sait quel invisible prestige », le lecteur est sommé
d’assumer une lecture participative, d’endosser le texte en
le créant. Il devient personnage du texte autant que
créateur. Pour tout dire, complice fraternel de l’auteur,
fréquentant comme lui les personnages du texte, grandis au
rang de types, et surtout contraint d’assumer enfin au grand
jour, par le poids et la convention de la préface, la
fameuse « lecture créatrice ». Endossant ce rôle, il cesse
d’être l’« hypocrite lecteur » de Baudelaire, tout en
accédant de plein droit à l’appellation de « mon semblable,
— mon frère ! ».
La référence à Baudelaire est récurrente dans le corps du
texte : attirance pour l’ailleurs, haine de l’ennui,
fascination pour le macabre et l’organique en décomposition…
La couleur baudelairienne irrigue bien des paragraphes, sans
éluder la griffe du poète haïtien :
J’irai plus loin que d’habitude. Mon cœur ne se sent guère à
l’abri dans ses vieux vêtements. Et l’ennui, accumulé au
creux des heures, nous irrite par un frottement de sable
continu qui nous oblige à avoir recours aux stratagèmes.
Vainement nous tentons de nous glisser par la fente
intercalaire des secondes. Fuite qui nous déprime et qui
nous tue. (p. 66-67)
Un tel paragraphe affirme son indépendance du modèle par
l’irrégularité de ses périodes, son refus d’une prose
poétique trop cadencée. Le « poète impeccable » se retrouve
cependant dans les temps forts des phrases, dans la vanité
de toute tentative, jusqu’à la mort. L’envoi est ciselé chez
Frankétienne comme chez Baudelaire, chaque terme de
paragraphe apportant son éclairage sur ce qui vient d’être
lu. Car si l’on doit pouvoir lire Ultravocal au gré de ses
envies, l’auteur refuse que l’on brise l’armature du
paragraphe, plus petit fragment insécable de son œuvre,
construit comme un poème, une forme brève. Souvent il se
clôt sur un éclat de rire grinçant ou le départ du
personnage, comme une scène de théâtre. La fin est dans la
plupart des cas contenue dans une seule phrase, dans le
respect d’une esthétique de l’envoi, de la pointe. Ici le
monosyllabe « tue », irrémédiable et expéditif, ailleurs des
« oiseaux fous », une « désespérance », dans tous les cas un
mot à forte puissance d’impact.
La parenté voire la fraternité des deux auteurs se lit
encore dans le lexique. Le sable, l’écoulement du temps, la
douleur, l’ennui, le cœur, et même, ce qui frappe davantage,
l’invention d’un bestiaire effrayant, qui rappelle celui de
l’adresse au lecteur, encore une fois :
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde
[…]
C’est l’Ennui !
Ces « monstres glapissants » que sont nos vices appellent
chez Frankétienne la théorie de la page 103 :
Nous tous, complices de n’avoir rien tenté contre les
taratropouvermouchiques, les rhinocéros, les ravets, les
punaises, les maringouins, les poux, les mouches, les
singes, qui sont venus du fond des âges.
Ces ennemis gangrènent le texte, affleurent comme des bubons
honnis et redoutés, on compte par exemple plus de six
occurrences des « taratropouvermouchiques », et plus d’une
vingtaine de « singes » le plus souvent « drogués », qui
représentent les Haïtiens eux-mêmes, dans leur apathie et
leur suivisme, dans la culpabilité partielle qu’ils doivent
assumer dans le désastre de leur histoire : « horde des
singes drogués, artisans des anciennes guerres » (p. 314).
La condamnation immédiate de ces êtres obsessionnels et
maléfiques n’est pas exempte d’une certaine fascination du
narrateur ; une grande fertilité poétique les accompagne.
L’énoncé des monstres déclenche une succession dense de
paragraphes, chacun dédié à l’une des espèces accusées, et
comme précipité par le nombre de choses à dire.
L’énonciation s’arrête au stade des phrases nominales, comme
si son procès n’avait pas eu le loisir de mener à bien un
énoncé achevé, et les créations lexicales, autant que
l’usage masturbatoire de mots rares, abondent. « Rattus,
musrattus, ténesme, scatophagie, périssodactyles,
mastodontique, floperie, orthoptère, anophèles,… » Le plus
frappant est sans doute l’alternance strictement respectée
entre paragraphes descriptifs consacrés aux bêtes détestées
(modes de vie, de reproduction, avec des détails répugnants)
et brèves éclosions de poésie pure, haïkus comme surgis de
la laideur et de la pestilence :
À fond d’abîme
la fête nocturne.
Hanches massacrées à coups de hache. Désastre irréparable.
Et dans l’espace futur, la persistance d’un cri. » (p.
104-105)
« Lèvres mimant l’impossible désir
fragile transparence entre la flamme et nos mains. (p. 106)
Sous l’œil fixe de l’astre mort
un empire de craie s’éternise
dernier fétiche avant l’aurore. » (p. 107)
Entre la ligne d’horizon et nos mains
les repères cochés du rêve
et tout le poids du possible. (p. 108)
À travers l’eau et la lumière confondues
la blessure de l’été
et le sens d’un mirage. (p. 109)
Bras broyés par les moulins
corps brisés dans les combats des miroirs
bouches muettes à la dérive. (p. 110)
À l’intérieur de la pierre
le rire glacé d’une tête de mort
le vertige infini du sang.
Acculé seul
en mes frayeurs
je creuse mes aphorismes. (p. 111)
Jaillis au cœur du cauchemar, ces poèmes courts sont la
résistance au mal et à la violence, mais ils sont aussi la
preuve d’une proximité féconde… Des fleurs du mal, donc, qui
répondent à une question du poète au début du texte : «
Comment faire pour que devienne lumière le sang surgi de
l’abîme ? » (p. 26). Proclamations d’un contraste et d’une
opposition farouches, ils sont aussi, de façon plus ténue,
l’implacable indice d’une contagion : les frontières des
paragraphes ne sont pas étanches, et la dysphorie déborde
les paragraphes dédiés au bestiaire, gagne les fragments
poétiques. La « persistance d’un cri » se noie dans la «
dérive » des « bouches muettes », la « fragile transparence
» si riche de possibilités se résout dans la pétrification
et le rictus de la mort. Notons aussi le progressif
rapprochement du « je ». La détermination, en effet,
d’absente qu’elle était, ou générique (« la lumière », « la
blessure de l’été », … ou encore collective (un prudent «
nos mains »), échoue enfin dans le possessif de la première
personne : mes frayeurs, mes aphorismes. « Je » entre en
scène à la pointe du poème, sort de l’ombre. Et c’est un «
je » créateur, écrivain, qui se confond alors avec la tête
de mort : sa position, « acculé […] en » est un écho
rapproché de l’enfermement de la tête de mort « à
l’intérieur de la pierre ». Partant de là, ses aphorismes
apparaissent comme des éclats de rire macabres, comme « le
vertige infini du sang. » Et la contagion évoquée plus haut
est totale.
Cette poétique de la contamination, de la contagion sourde,
entre en conflit ouvert avec une autre, celle de la préface
et plus largement celle qui jaillit à de nombreuses reprises
du texte lui-même : une poétique du choc, du contraste, de
l’explosion. Le poète a une mission, celle de « réveiller ce
troupeau de dormeurs » oublieux. Et ses armes, miraculeuses
comme celles de Césaire, sont ses textes, et les violences
qu’ils recèlent. Il faut « briser la boue » (Césaire),
ressusciter la parole par le cri (« La parole a perdu son
tremplin. Il ne reste que le cri. » (p. 234) :
Le chant du cratère. Ma bouche de volcan. La violence au
quart de mot. En premier lieu, il importe de résister pour
ne pas être entraîné vers les pôles glacés du silence. Il
n’y a de pire énigme que celle des bouches cousues. (p. 240)
Et parler importe à plus d’un titre : pour retrouver la
mémoire perdue par lâcheté et sous la torture de
l’histoire[1] (« De quelque manière l’échec aura servi
d’alarme au seuil du précipice./ les mots retrouveront le
chemin de la mémoire / et nos voix recréeront les gestes
qu’ensemble nous avons tramés de passion » (p. 273), mais
aussi et surtout, farouchement, pour survivre :
Si tu veux vraiment mourir
commence par te taire.
Mais si tu veux vivre
parle
parle plus fort que le fracas de ton corps. (p. 267)
C’est ce mot d’ordre que suit le poète du texte, que suit
également Frankétienne. Ils parlent, et ils écrivent,
persuadés de leur chance : « qui a prétendu que le langage
demeure une arme archaïque ? » (p. 257). Leur credo poétique
éclate comme une trompette sur le seuil du texte. Le lecteur
n’a pas eu le temps de se familiariser avec son nouvel
environnement (violence, déjà, dans cette attaque si
précoce, si directe) que claque cet infinitif urgent : «
Éclater partout à la fois. Vibrance. » (p. 9) La fréquence
des phrases nominales, des infinitifs, tout autant que le
choix formel de la spirale, participent de cette exigence.
La posture théorique du lecteur est, dans cette esthétique,
un perpétuel déséquilibre, un détournement permanent des
structures figées d’un texte imprimé : il est supposé lire
le fragment qu’il désire au moment où il le désire, sauter
des vingtaines de pages pour bondir sur un paragraphe du
début. Le texte doit donc toujours être aux aguets, prêt à
exploser dans le crâne de son découvreur, « partout à la
fois ». Comme dans les bons films à suspens, le danger est
tapi, invisible, latent, derrière la porte : c’est ainsi
qu’il est le plus efficace :
Dorénavant, personne ne saura sur quoi ouvre la porte
grinçante. Toujours prudents dans notre marche, évitant
l’orbite de l’impossible retour, nous n’avons découvert
jusque là que ravins et précipices par où passe le vent
suivi de près d’un silence à goût de mort.;
C’est sans doute dans cette volonté d’écriture que
l’angoisse s’instille dans le texte, en même temps que par
les événements narrés, dysphoriques s’il en est. La notion
de succession, de chronologie, n’existe plus, l’usage est
dorénavant de malmener le texte. Mais la violence est aussi
évidemment dans les mots et leur usage, au-delà du parti
pris formel. Le poète refuse de se laisser somnoler, de
succomber aux charmes de la facilité et du mollement
littéraire : il faut choquer, réveiller, heurter. La douleur
devient enfin un instrument dans la prise de conscience
collective, le poète propose un voyage au fond des abîmes,
de « forer, de suer […], malgré les risques nombreux ».
C’est à une expédition extrême que le lecteur est convoqué,
celle qui, par le charme maléfique de « la marmite de sang
[qui] bout toutes les nuits, conscience mise à feu », mènera
vers « l’aube éphémère qui tarde au fond du crâne et qui
poindra seulement par les fenêtres crevées des yeux éblouis.
» (p. 12)
Les nombreuses images violentes, scènes de torture très
crues, corps disloqués, viols, chairs putréfiées, évocations
de l’Inquisition, du nazisme, du macoutisme, avortements,
accouchements d’enfants mort-nés, massacres, … ont donc
cette fonction démonstrative, presque didactique, de réveil
du peuple endormi. Soit elles sont motivées par le
personnage de Mac Abre, « l’incarnation du mal », soit elles
jaillissent du texte lui-même, ainsi de toutes celles qui
précèdent son entrée en scène. Celles-ci sont d’emblée
problématiques : d’où venues ? et surtout, quel statut leur
accorder, quand on a à l’esprit une des premières phrases de
l’œuvre ouverte : « Mais comment parler sans que la vérité
ne soit fauchée par le mal au seuil même de la voix ? […]
Dans les replis de la narration, quelques plumes d’oiseaux
et des taches de sang » (p. 10), indices inquiétants d’un
carnage au cœur de la narration. Sont-elles un spectacle,
avec ce que cela suppose de distance par rapport au
narrateur, ou bien ont-elles suinté de sa chair et de son
esprit meurtris, voire de ses fantasmes ? Dès lors qu’il se
présente comme sujet d’une introspection, la question est
valide : « Me pencher au-dessus de moi, face à face. Je ne
suis pas exempt de vertige en sondant l’abîme. » (p. 12) Le
projet est double : dire le monde tel qu’il est (la « vérité
» de la première page) pour réveiller le peuple et parvenir
à une vie harmonieuse, libérée, en pleine lumière ; et se
dire, soi, accepter le gouffre dans une démarche risquée
mais que l’on espère salvatrice. Dans ces conditions, le mal
rencontré sera tout aussi bien extérieur (Mac Abre et la
folie du monde sanguinaire, les taratropouvermouchiques et
toutes ces sortes de choses…) qu’intime.
Cette intimité se lit, au-delà du choix littéraire de faire
exploser les attentes du lecteur, de dynamiter l’horizon
d’attente, dans la fascination qui s’impose dès le début :
le narrateur ne se contente pas de rendre compte, il
s’enivre aussi de ces visions d’horreurs : « Je vois couler
le sang à vif à partir de quoi tout commence et recommence.
Et il m’est impossible de me détourner de la violence à
senteur de sexe ravagé. » (p. 17) Tout est fait pour que le
lecteur succombe aussi à la beauté du Mal, aux « tessons
[qui] scintillent dans la chair » (15), à la splendeur du
concert donné par Mac Abre, dans un paragraphe qui
mériterait d’être cité in extenso tant il est magistral dans
l’alliance étroite qu’il manifeste entre la création
esthétique (ici la musique et la mise en scène) et la
violence gratuite (au sens où elle n’est pas directement
motivée par autre chose que ce souci d’esthétisation) :
L’amphithéâtre Éros-Thanatos était plein à craquer. […] Il
devait être minuit lorsque le chef d’orchestre Mac Abre fit
son apparition sur la scène centrale au milieu d’un cyclone
d’applaudissements et de cris.[…] Soudain, la composition
s’éleva au niveau d’un drame polyphonique ponctué par un
ensemble vocal constitué de chanteurs nus que les
instrumentistes frappaient brutalement à la poitrine et au
dos. Plaintes, hurlements, liturgie de voix douloureuses.
[…] Tumulte grandiose. Des jambes et des bras coupés
jouaient le rôle de violons sur lesquels glissaient des
archets métalliques incandescents. Les amputés déliraient.
Mac Abre, exalté, les yeux exorbités, dirigeait ce vaste
complexe musical à l’aide d’un serpent enroulé autour de son
poignet droit. […] Dissonances diaboliques. Les chanteurs,
les oreilles fixées à des électrodes traversées par un
courant de haut voltage, hurlaient à tue-tête des phrases où
leur voix se décomposait, se multipliait, surgissait à tous
les niveaux du spectre sonore. […] Mac Abre contempla, avec
son habituel sourire, la masse des épaves échouées dans
l’amphithéâtre, rangea sa baguette et son serpent à
l’intérieur de la valise noire. Et s’en alla. (p. 216-218)
La force de ce passage, où l’on peut entendre un peu du
Maître et Marguerite de Boulgakov, est d’associer plaisir
esthétique réel (du lecteur, forcément subjugué par la force
de l’ekphrasis et du flux verbal) et spectacle d’un même
plaisir fictionnel, toute la salle entrant en démence, dans
un massacre orgasmique décrit comme « cathartique ». La
fascination est totale, de part et d’autre du papier, et Mac
Abre s’en va, souriant. Ne peut lui succéder qu’un blanc
typographique qui souligne sa victoire. Et elle est
troublante. Troublante parce qu’inexpliquée, aucun
intertexte faustien par exemple ne venant poser l’hypothèse
d’un Méphistophélès, d’un au-delà, d’une Volonté ;
troublante comme toutes celles que remporte Mac Abre dans
Ultravocal, lui qui sort vainqueur de chacun des paragraphes
à lui consacrés — ses déplacements justifient le corps du
paragraphe, comme ceux d’un personnage de théâtre — ;
troublante parce que le Mal déambule impunément, mais
surtout troublante parce que lecteur et narrateur y
participent. Leur participation est entachée de réticence et
de mauvaise foi, elle s’apparente à une pulsion sexuelle
trop forte pour être viable, à une pulsion de mort et non à
une adhésion raisonnée, justifiée. Placer ce paragraphe sous
le signe d’Éros et de Thanatos, sur le fronton du théâtre,
est d’une habileté redoutable, d’autant plus que si le verbe
poétique a été dès le début du texte considéré comme une
puissance positive contre les ténèbres de l’angoisse et de
l’oubli historique, il est remis en cause dans la page qui
précède immédiatement le concert sanglant. Si la parole peut
délivrer (un vieillard meurt d’angoisse, donc de
resserrement de la gorge, angustia), plus précisément de ne
pas avoir pu parler : « Tristement, il en est mort, étranglé
jusqu’aux vertèbres, […] asphyxié par les nœuds de la
parole. », p. 215), elle est aussi à même de perdre le
locuteur, par suicide : « Il n’est pas au monde de suicide
plus violent que la strangulation par les mots[2]. » Donc
écrire, parler, c’est refuser de mourir, indubitablement ;
éviter la strangulation du poème, c’est déjouer les pièges
des carcans littéraires et idéologiques, donc se jeter à
corps perdu ailleurs, quitte à prendre des risques… Le désir
de vivre entraîne jusqu’aux limites du supportable, pour
éviter la mort, d’autant plus que ce désir n’est jamais ici
très éloigné d’une violence intérieure, d’une attitude de
défi face à l’adversité, ici le mal. Écrire ce concert, pour
le narrateur, c’est s’efforcer d’échapper à la
strangulation, en prenant le risque, dans cette proximité de
la mort, de rencontrer une fascination pour le mal, elle
aussi, finalement, mortifère. Le narrateur, dans ce cas de
figure, est un fugitif qui a choisi de courir le risque de
mourir pour échapper à la mort certaine, et qui se
précipite, par envie de vivre donc, dans le piège de la
fascination… De Charybde en Scylla… Des deux côtés, la mort
; mais tandis que d’un côté, elle est placée sous le signe
de l’épuisement, de l’oubli, du silence, de l’autre, elle
est flamboyante, parée des feux de la violence mythologique,
des appâts de la sorcellerie. Faire le choix, comme Vatel,
de s’approcher de Mac Abre, pour le traquer, et non
seulement en se laissant séduire, c’est s’éloigner de
l’univers qui
peu à peu s’est transformé en moisissure puant le cauchemar,
l’horreur, la pourriture.[…] Au bout du compte, nous
périssons en silence, victimes d’une dangereuse amnésie, au
milieu des odeurs d’un sol souillé où tristement le moindre
regard est frappé de suspicion. (p. 27)
Vatel représente l’homme qui refuse le monde tel qu’il est,
moisi et mortifère, et qui prend le risque de suivre Mac
Abre, son « obsession » (p. 209), pour un jour, enfin, le
rencontrer face à face, au terme d’un voyage aventureux et
imprévisible : « Mac Abre est là-bas, campé sur le littoral
de la terreur et de la mort./— C’est la raison de mon
voyage. » (p. 193) Et ce voyage est un déplacement sans fin,
métaphorique comme presque tous les voyages en littérature.
Il est le schème dominant d’Ultravocal, un long glissement
de motifs les uns par rapport aux autres, en une spirale
d’allure aléatoire. La fuite des images et des mots reprend
celle des quelques personnages dont Frankétienne tient la
liste dans sa préface. Le point de départ du Voyage est un
pôle de constatations, faites à la première personne par «
le poète » ; celui-ci se présente tôt dans le texte avec ces
mots : « moi, poète des hautes sphères » (p. 12). Il pose un
double constat : le monde meurt lentement d’oubli et
d’apathie, de « grisaille quotidienne » (p. 12), de «
douleur [qui est ] sur le pied de guerre depuis longtemps »
; la violence se banalise atrocement. Les scènes se
succèdent, qui montrent des corps démembrés, « crânes
fracassés », « chat pendu au faîtage de l’église », « empalé
au zénith »… Le poète se donne alors une mission, celle de
rendre compte[3] de tout cela, et de « régler les comptes »
(« Sodome, Gomorrhe, Babylone, nous avons un compte à régler
qui date de dix-mille ans. » p. 12). Il faut pour cela
trouver le moyen de dire la douleur et le traumatisme pour
réveiller les consciences. Ce moyen, pour un poète, est de
diffracter la gangue historique en personnages et scènes
racontables, pour ne plus se heurter à l’immensité du mal
diffus. La fragmentation en images violentes que le lecteur
agencera à son gré permet cette mise à plat de la situation.
Les personnages, eux, ont un statut très particulier : d’un
nombre très réduit pour les principaux puisqu’ils ne sont
qu’au nombre de trois (Mac Abre, Vatel et le poète — le
lecteur est mis de côté pour l’instant), ils ne sont pas
campés de manière traditionnelle. Ils n’ont ni histoire
personnelle, ni nom complet, ni description physique. (Un
seul paragraphe évoque brièvement, p. 220, l’habillement et
le visage de Mac Abre : « Les lèvres impertinentes. Et le
regard méchant. » C’est là tout.)
Le poète est le premier à apparaître, simplement comme une
voix et comme une mémoire douloureuse qui dépasse celle d’un
seul homme. Il se rappelle Sodome et Gomorrhe, Babylone, le
Christ, et existe en ayant à l’esprit le monde entier en
même temps que l’amour mort d’une femme. Il ne devient
personnage que tard dans le livre, quand Vatel, sur le point
de se rendre sur l’île de Mégaflore pour rencontrer Mac Abre,
lui rend visite. C’est un des seuls moments où la
distinction se fait clairement et distinctement entre Vatel
et le « je » du poète, Frankétienne entretenant savamment un
flou référentiel par le glissement permanent des instances
de narration. Le discours est le plus souvent à la première
personne quand le poète s’exprime et à la troisième personne
du singulier pour raconter les faits et gestes de Vatel et
de Mac Abre, mais cette règle s’abroge spontanément pour que
Vatel à son tour s’empare de la première personne, ou qu’un
« nous » s’élève. Le monologue intérieur domine très
largement, ce qui facilite la confusion entre Vatel et le
poète. Plusieurs paragraphes commencent en effet avec la
troisième personne du singulier, proposent une narration
traditionnelle désignant le personnage par son nom, « Vatel
marchait », « Vatel dormait », puis dérivent vers une
première personne, sans qu’aucun signal ne vienne marquer un
éventuel changement de locuteur. La confusion se lit très
bien dans l’enchaînement de deux paragraphes : le premier
est celui de la visite rendue par Vatel au « je » du poète,
qui lui propose du rhum, le tout dans une atmosphère
réaliste : « À peine ai-je sauté du lit que j’entendis [sic]
frapper à la porte d’entrée. J’ouvris. Vatel s’excusa d’être
venu me déranger de si bonne heure. » (p. 193). Un dialogue
s’instaure, accompagné de toutes les marques requises, et un
motif (d’ailleurs récurrent dans tout le texte) se fait jour
dans le discours de Vatel, celui des « oiseaux envolés de
[ses] branches ». Après un blanc, le paragraphe suivant est
habité par un « je »… qui monologue et dit « des nuées
d’oiseaux se détachent de mes branches encombrées de ronces
» (p. 194). Impossible alors de déterminer qui est ce « je
», de Vatel reprenant pour lui seul le fil de ses pensées,
ou du poète s’identifiant à lui. Leurs deux intimités se
fondent en une seule, plus complexe, plus labile, qui a la
capacité de s’amplifier jusqu’au « nous » récurrent.
Mac Abre, lui, n’assume jamais la narration, et l’on ne
connaît ses agissements que parce que le narrateur les
raconte. Ses paroles, de la même façon, n’ont jamais
d’autonomie dans le texte, elles sont toujours médiatisées :
écrites sur une affiche, rapportées au style indirect, ou
strictement cantonnées à l’espace codifié du dialogue qui,
dans ce cas, exhibe toutes les marques typographiques
traditionnelles, autrement superbement ignorées par
Frankétienne : tirets et guillemets, assortis des
rassurantes incises « dit-il », « répondit Mac Abre », etc.
Il est donc rejeté à une extériorité absolue, aucun
monologue intérieur, aucune connivence, aucune irruption de
sa voix dans le tissu de la narration. Sa violence semble
donc bien repoussée hors du cercle des personnages «
positifs », poète, « je », Vatel. C’est là que Frankétienne,
encore une fois, est habile. Ce personnage fascinant, qui
traverse l’histoire en colportant de l’Antiquité au monde
contemporain son aptitude au mal et aux agissements odieux
(il a ainsi participé à l’Inquisition, au nazisme, aux mises
à mort esthétisées des gladiateurs…), subjugue ses victimes
par son autorité, sa stature, mais aussi (surtout ?) par sa
capacité à faire rêver les hommes et à écrire des textes. Un
motif qui revient une dizaine de fois est celui du morceau
de papier sur lequel a été écrit un message (journal,
publicité…), depuis partiellement effacé, et que Vatel
ramasse et essaie de déchiffrer. Or, Vatel est sur les
traces de Mac Abre, et l’on se rend peu à peu compte que ces
messages sont des souvenirs du passage de l’Ennemi. Le seul
personnage d’Ultravocal qui trace des mots sur un support,
que ce soit une enseigne, un cahier, un journal, une
ordonnance, c’est Mac Abre. Et le pouvoir de ces mots est
tel que Vatel lui-même finit par en être troublé :
Vatel saisit au passage une feuille volante à moitié
déchirée qui provenait sans nul doute d’un ouvrage très
étrange. […] Il continua à lire. […] Je palpe l’insolite. Je
suis l’animal-frontière, vivant au bord des précipices sans
garde-fou, au seuil de l’absence, à la lisière des mots
incréés. […] Vatel s’arrêta net au bas de la page. Il se mit
à réfléchir aux paroles du livre qui paraissaient traduire
si bien son propre état d’âme. (p.200-201)
Une telle proximité de Vatel et de son « obsession »,
l’incarnation du mal, a de quoi étonner. Elle joue comme un
avertissement de la puissance de fascination du verbe de Mac
Abre, qui se manifeste cinq pages plus loin, lorsque malgré
les avertissements qu’il a lui-même rédigés (« Jeu de
rasoir. Jeu de poignard. Jeu de la mort. »), « il ne se
passe pas de jours que […] des ouvriers, des professionnels,
des fonctionnaires, happés irrésistiblement […] ne se
fassent broyer les jambes et les bras dans l’engrenage
infernal. […] La nuque tristement inclinée sous un poignard
luisant. » (p. 207-8). Cette fascination irrésistible
exercée par les panneaux publicitaires tracés par la main de
Mac Abre se retrouve, exacerbée, autour du jeu de la
borlette, un jeu de hasard dont Mac Abre est le maître de
jeu. Vatel lui-même y est soumis :
Depuis trois jours, Vatel s’efforce de résister à la
tentation du jeu diabolique. [… C’est à présent, au sein
d’un cauchemar de Vatel, orchestré par Mac Abre qui, on l’a
dit, a aussi ce pouvoir, une boule de borlette qui parle :]
Fais-moi confiance. Je suis l’émissaire de Mac Abre […].
Vatel se lève de son divan. Il tâte au fond de sa poche un
billet de cinq gourdes. Tout son avoir. Puis, allègrement,
il franchit le seuil de la porte. (p. 263 et 270-271)
Dans le franchissement quasi somnambulique de cette porte,
on retrouve une des caractéristiques du personnage de Vatel
: il déambule, se déplace, marche. Sa première apparition
est placée sous le signe de la déambulation et de la
continuité : « Vatel traversait un champ de maïs » (p. 137),
comme si la narration le montrait en train de marcher, sans
marquer ni le début ni la fin de cette action ; c’est un
procès en cours, et qui semble ne jamais devoir s’arrêter.
Sans qu’il soit nécessaire de relever toutes les
occurrences, on se rend compte que ce personnage marche en
permanence, sur les traces plus ou moins lointaines de Mac
Abre. Il entre dans le texte une quarantaine de pages après
son ennemi, puis ne cesse de s’en approcher, les paragraphes
les concernant devenant bientôt adjacents. Cette longue
approche met l’accent sur la marche de l’un « Vatel avait
marché trois jours » (p. 183), « Vatel marchait péniblement
» (p. 211), « Vatel ne cessait de marcher. »(p. 234), «
Vatel ne sait même plus depuis combien de temps il marche »
(p. 242),… et sur les actions[4] de l’autre, qui travaille,
entreprend, réussit, séduit, s’infiltre partout, à toutes
les époques, qui écrit. L’insistance de l’auteur sur cette
faculté de Mac Abre invite à penser différemment ce
personnage, à mettre en doute sa prétendue radicale
étrangeté. Les textes qu’il laisse derrière lui, à demi
effacés, sont pour Vatel un appel irrésistible ; les lettres
effacées acquièrent une importance énorme, à tel point que
parfois, l’impression est donnée que la clef de tout, la
vérité, la « lettre manquante » qui expliquerait le monde
est là, dans cette encre diluée. Mac Abre, le mal incarné,
aurait-il une connaissance du monde inaccessible à Vatel et
à ses semblables ? Mais une ambiguïté, un doute, persistent
: il n’est jamais dit explicitement que Mac Abre est
l’auteur de ces fragments. Des indices nous le laissent
penser, mais il peut aussi tout aussi bien s’agir d’autre
chose. Il est toutefois avéré que Mac Abre utilise parfois
l’écrit pour séduire parce qu’il sait l’impact du verbe sur
le peuple. Quoi qu’il en soit, par cette ambiguïté même, il
devient un double actif, quasi divin, du poète qui n’écrit
pas, et ne peut que se perdre dans une foule de questions,
de désirs, de velléités, aiguillonné par les lancinantes
interventions du « nous » interrogateur, témoin et victime
de l’histoire.
Ce « nous » agit comme un chœur tragique, rythmant le récit
de ses commentaires, de ses interrogations lancées dans le
vide, hors de toute situation d’interlocution. Ses
interventions mêlent une certaine sagesse sentencieuse avec
des exclamations d’impuissance :
Qu’est-il advenu de nos souffrances amassées pour la
guérison et le salut ? Nous ne savions pas qu’il était si
facile de se leurrer. Nos meurtrissures demeurent aussi
vraies, aussi profondes que nos espoirs. (p. 29)
La fin du texte ouvre une fenêtre fragile : « L’échec est
longtemps mis en évidence. […] Il nous manque le courage du
premier pas vers la sortie. […] Évacuons la caverne. Tout
peut changer au dehors. » (p. 305) La résonance de ce groupe
anonyme est importante, elle alourdit le texte d’un espace
communautaire au nom duquel tout a lieu, et des images
viennent encore dramatiser le combat métaphorique de Vatel
et de Mac Abre sous les yeux du poète : celle d’un enfant
qui pleure (213, 301), celle d’un avortement douloureux. La
confrontation de ces deux images ramène à la préface, à ce «
ballottement entre la vie et la mort », et à l’incipit de la
spirale, « [palpitation] entre la vie et la mort ». L’enfant
qui pleure et celui qui est déjà mort sont alors comme les
deux faces, les « deux versants » d’une même réalité, les
deux pôles d’une même question. L’ambivalence se profile
derrière l’ambiguïté, et c’est sous son signe que
Frankétienne se place ici.
La forme spiralique choisie est un terrain idéal pour cette
esthétique de l’ambivalence où un écrivain signe sa préface
et son texte, tout en protestant de son peu d’importance, et
laisse un libre cours qui n’est qu’apparent aux associations
de paragraphes, donc de connotations ; où les personnages se
poursuivent et se fuient en un chassé-croisé finalement très
intimiste. Dans cette feinte anarchie ambulatoire, les
disparitions dans le texte de Vatel et de Mac Abre ouvrent
un nouvel espace de réflexion. Les deux hommes font leur
ultime apparition en un même paragraphe, qui, soulignons-le,
est ouvert par l’indication générique « Matériaux pour un
montage », manière de signaler que la succession des phrases
n’a rien à voir avec une quelconque causalité, que
l’enchaînement des faits narrés n’a pour seule raison d’être
que la lecture de chacun. On lit d’abord la quête de Vatel,
quête qui a pris une tournure désabusée (« À travers la
dispersion des objets, Vatel continue de chercher. Autant de
poursuivre que de résister à l’émiettement. »), puis
l’effondrement de Mac Abre en son propre abîme. Les deux
actions sont présentées comme indépendantes, Vatel étant
toujours sujet de verbe d’aspect sécant et non accompli
(i.e. considérant l’action en train de se dérouler, mais ne
prenant en compte ni origine, ni fin hypothétiques), et la
disparition de Mac Abre emplissant à elle seule une séquence
temporelle complète : « Et puis un jour au vif du sang en
accord avec son propre cri de rage, il s’effondre en son
abîme. » (p. 348). À partir de ce moment du texte, aucun des
deux personnages ne reparaîtra plus. Remarquons que si la
disparition textuelle de Mac Abre est motivée, qu’on le
montre dans sa chute, Vatel, lui, s’efface simplement, et
c’est à rebours qu’on constate que c’était là son ultime
apparition. Sa déambulation n’a pas atteint de terme, pas de
Fin pour Vatel. C’est la disparition de son obsession qui,
semble-t-il, marque sa sortie, ils se sont comme annulés
l’un l’autre. Demeure le poète, se dit-on alors…
Mais l’image de celui-ci se gauchit, il se raidit dans un
cri de révolte et d’action, « Récusant la prière et la
pitié, je ris violemment de mon sang répandu », et même s’il
serait présomptueux de prétendre avoir une vision univoque
de cette fin du texte de Frankétienne, il nous apparaît que
le « poète » se défait de ses oripeaux de personnage pour
devenir écrivain. Il s’extirpe de l’ambiance fantasmagorique
et non référentielle de la spirale et se peint dans sa pièce
de travail. Le tableau est étrangement réel qui décrit le
bureau ; on est loin de la voix désincarnée du poète qui
parlait de nulle part, envahi de désirs, de visions
d’horreur et de fantasmes. Ici, rien de tout cela, mais la
vie :
Affronterais-je de nouveau ma solitude ? Sur ma table de
travail, elle me regarde écrire. Tout près de moi, la
bouteille de Marie-Brizard, au fond de laquelle gisent les
sédiments de l’anisette. Liqueur 25 degrés. Bordeaux. Maison
fondée en 1755. Sur ma table, un tapis rayé bleu, le miel
rachel, le pansement gastrique sédopeptine qui supprime les
aigreurs, le tire-bouchon de bronze, l’oreille d’une tasse
écoutant mon soliloque, un amas de cendre. […] Au fond, […]
j’ai vieilli tout seul dans le polyèdre.
Le « je » dès lors se rapproche de la signature qui se
couche à la fin du texte : « Frankétienne », posture à elle
seule, nom de plume et de création, nom d’homme et de
personnage. En elle se résout la diffraction d’un « je » en
un poète fictionnel désincarné, qui s’investit à son tour
dans un personnage, Vatel, dans sa quête du Mal, Mac Abre.
L’écrivain délègue ses interrogations au poète qui se
confond avec Vatel, qui lui-même succombe parfois à une
curieuse connivence avec son ennemi, jusqu’à disparaître du
texte avec lui, comme s’ils n’étaient qu’un, les deux
versants d’un « je » à la fois seul, déambulant, et
écrivant, agissant, torturé et torturant. Cette construction
montre le rapport ambivalent du créateur et du mal. « Créer
et souffrir sont indissociables », dit-il (p. 368), et toute
son écriture dit aussi qu’assumer la violence permet
d’écrire, qu’il faut donc s’en approcher au plus près,
jusqu’à la fascination assassine. Et, pastichant Baudelaire,
encore, qu’il faut contempler, écarquiller ses yeux
jusqu’aux larmes pour bien voir « la douleur qui fascine et
le plaisir qui tue ». Car de douceur, ici, point. De
Baudelaire, Frankétienne conserve la fascination pour le
mal, le diabolique et l’envers des choses[5], mais évacue
l’esthétisation — excepté la scène mémorable du concert.
L’allégeance au poète français se gauchit peu à peu à cause
du poids de la mission, du rôle que le « poète »
d’Ultravocal s’assigne, et qui est une notion bien éloignée
de Baudelaire, davantage concerné par une quête frénétique
d’un salut paradoxalement catholique, fût-ce par le détour
démoniaque. Frankétienne écrit dans un pays torturé,
exsangue, traumatisé, et il ne peut brandir aussi librement
la délectation morbide. La lecture d’Ultravocal est
cependant réellement travaillée en profondeur par celle des
Fleurs du Mal, sans aucun doute en raison de l’idée
rayonnante de fragmentation[6].
Ayant à l’esprit la préface de la spirale haïtienne, où
Frankétienne réclame l’ex-centricité, nous sommes frappés de
constater à quel point Baudelaire répugne à employer un « je
» lyrique traditionnel, lieu d’épanchements solipsistes.
C’est parce que “chacun est le diminutif de tout le
monde”[7] que l’on peut, poète, faire semblant de parler de
soi : ce n’est alors que recourir à l’une de ces diverses
dramatis personae qui sont à la disposition d’un auteur
éminemment comédien. […] Je “détaché”, mais aussi en pièces
détachées, éclaté, allégorisé, métaphorisé, comme on voit
dans les poèmes du « spleen » ; je travaillé, dans tous les
sens du mot, et composé, au sens où les comédiens
l’entendent[8].
Cette fragmentation est partout à l’œuvre dans Ultravocal ;
dans les différentes instances de la narration et du récit
d’abord : le « je » que l’on imagine être devenu celui de
l’écrivain, à la fin du texte, se remémore des passages de
ses textes, « Ah ! pourquoi faut-il toujours que j’imagine
un chien squelettique sous la pluie dans une rue boueuse ? »
(p. 363), passages que le lecteur a eus sous les yeux, alors
que la narration était assumée ou bien par le poète (autre «
je »), ou bien par Vatel lui-même ; dans l’ambivalence
constitutive du personnage du « je », attiré par la
violence, tout en s’en défendant, sans parvenir à s’en
détourner franchement, qu’il appelle même de ses vœux dans
une atmosphère de crise sacrificielle[9], répondant dans
cette coexistence en lui de deux tentations opposées à la
phrase de Baudelaire dans Mon Cœur mis à nu :
« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations
simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan.
L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter
en grade : celle de Satan, ou animalité, est une joie de
descendre. » ;
fragmentation encore dans la composition même, toujours
ouverte, à l’infini, du texte spiralique ; et enfin surtout,
sans doute, dans le choix du paragraphe comme unité de
signification plutôt que le chapitre, la partie, l’époque…
La violence du monde incarnée donc visible, circonscrite,
manipulable et manipulée à travers le personnage de Mac Abre
se reflète en un deuxième miroir, celui de cette spirale qui
tord le texte idéal en une multitude de textes possibles,
qui refuse au corps du texte l’unité et la cohésion qui lui
sont d’ordinaire un droit inaliénable. Cette violence faite
au texte, action limite, s’apparente à la jouissance trouble
de la création dont parle le « je », qui la compare à un
brasier, au « paradoxe de la flamme jubilatoire et de la
mèche qui brûle ». L’incendie général est un leitmotiv, « je
tuerai tous mes saints et mes monstres en public. Façon de
me punir en me détruisant moi-même ô phénix ! » (p. 11).
C’est alors que « le vertige absolu emporte Vatel aux
confins de la démence […] L’ombre du marquis de Sade plane
sur le divan. », et n’est-ce pas à lui, en effet, que tant
de violence, fictionnelle, linguistique et littéraire, de
souffrance et de fascination, font penser ? Si l’on en croit
Bataille et que « l’essence [des]ouvrages [de Sade] est de
détruire : non seulement les objets, les victimes, mis en
scène (qui ne sont là que pour répondre à la rage de nier),
mais l’auteur et l’ouvrage lui-même[10] », alors peut-être
Frankétienne s’essaie-t-il à cette tâche superbe et
dangereuse : se faire disparaître derrière un texte qui
serait au-delà de la littérature, au-delà de
l’existant-déjà.
Anne Douaire
NOTES
[1] Frankétienne ne condamne pas le peuple haïtien pour
n’avoir pu se soustraire à la violence et au Désastre, il
amalgame toutes les souffrances avec toutes les soumissions
et les petites lâchetés pour peindre une société endormie, à
demi morte, zombifiée ; c’est là le thème de Dézafi et de
son adaptation en français, Les Affres d’un défi.
[2] On pense ici à l’égorgette de la parole dont est victime
le conteur Solibo magnifique de Chamoiseau.
[3] Rendre compte va au-delà du seul témoignage, qui se
borne aux faits. Pour le poète, « rendre compte » c’est
écrire un texte qui donne à imaginer ce qui est, au nom de
cela même qui n’est pas et pourrait être. Rendre compte
c’est tenter de donner un équivalent intelligible,
communicable, de ce qui échappe au raisonnement, au
témoignage exact.
[4] On a indiqué que Mac Abre sortait des paragraphes comme
un personnage de théâtre ; il se déplace donc lui aussi.
Mais tous ses déplacements sont motivés, il entre et sort en
vue d’agir, ou après avoir agi. Il n’y a dans ses mouvements
qu’efficacité, dans ceux de Vatel, que pur déplacement,
subordonnés de surcroît à l’itinéraire de Mac Abre.
[5] « Je suis un singe mégalomane envoûté irrémédiablement
par la musique des signes à l’envers du réel. », Ultravocal,
117.
[6] On parle davantage pour Baudelaire de « vaporisation »,
à cause du quatrième quatrain de l’adresse « Au lecteur » :
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C’est, chez Baudelaire, une image qui revient dans Mon cœur
mis à nu, en opposition à « la centralisation du Moi ».
[7] Ch. Baudelaire, Richard Wagner, Pléiade II, p. 793.
[8] Dupont, Jacques, « Introduction » à l’édition GF des
Fleurs du Mal, p. 33.
[9] Selon la terminologie de René Girard, La Violence et le
sacré, Grasset 1972 ; rééd. Hachette Littératures, coll. «
Pluriel », 1998.
[10] G. Bataille, La Littérature et le mal, Gallimard, « Nrf
Idées », 1967, p. 126.
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FRANKETIENNE
Né en 1936 au centre d'Haïti, dans l'Artibonite, cette zone de
tempêtes (1804: l'Indépendance nationale, la première des Amériques
dites latines). Accroché obstinément à son bout d'île qu'il a refusé
et refuse encore de quitter même quelques jours, malgré les
sollicitations nombreuses, et la furie des exodes, publiant
régulièrement, depuis plus de vingt ans, dans les deux langues des
traditions littéraires haïtiennes, jouissant d'une large audience
nationale, plus qu'aucun autre, Frankétienne est écrivain haïtien.
Citation de Jean Jonassaint in: Dérives, 53/54 (1987): 5-8, utilisée
avec permission.
tous droits réservés
Créateur nocturne (écrivant et peignant la nuit): sismographe de la
trop longue nuit duvaliérienne, chacune de ses grandes oeuvres est
profondément ancrée dans l'histoire contemporaine haïtienne. Chacune
témoignant, malgré l'homme au l'écrivain qui se veut avant tout
créateur, d'un moment de la « conscience national ».
Ultravocal (1972): le vertige de l'errance sans fin ni finalité, le
pays habité par «le mal majeur» forçant ses enfants à l'exode massif
sans espoir ni désir de retour. Qu'on se rappelle cette scène
tragique de Mûr à crever (1968): chassés des Bahamas, quatre
Haïtiens, sur le bateau du retour, se jettent à l'eau, se livrant
aux requins de la mer caraïbe plutôt que de revoir l'enfer
duvaliériste. Mais Ultravocal, comme me l'a rappelé dernièrement
Franck, c'est d'abord l'aventure du langage, un travail inouï sur la
langue française qui fait de ce livre, de 415 pages, un monument de
littérature d'expression française.
Tourmenté comme il l'est, Frankétienne ne pouvait se dérober à
l'urgence d'une aventure au coeur de la langue haïtienne, sa
maternelle. En 1975, il publie le premier roman haïtien, au sens
fort du terme: Dézafi. Plus qu'une révélation: au-delà des mots,
Frankétienne, caisse de résonance des maux de la Nation, visionnaire
(il se dit plutôt «miraculé», faisant allusion à sa traversée sans
prison ni tortures de la barbarie duvaliériste), écrivait, dix ans
avant, l'épopée de 1986: la résurrection par le sel de la bande des
zombis.
Mais entre le désespoir sans borne de Ultravocal et le réveil brutal
de Dézafi, il y a le passage obligé par l'insoutenable exil: Pèlin-Tèt
(1978). Cette exemplaire adaptation, en mémoire de Franck Fouché, de
Les Émigrés de Mrozëk, qui connu un succès sans précédent dans
l'histoire du théâtre contemporain haïtien, consacra définitivement
Frankétienne, écrivain national.
Depuis, cette large audience populaire, tant au pays que dans la
diaspora, s'est doublée d'une encore plus grande dans les milieux
intellectuels haïtiens et étrangers. C'est ainsi que, en 1979, le
magazine française Demain l'Afrique lui consacre quatre pleines
pages en 1982. M.-M. Amédée présente un mémoire de maîtrise, à
l'Université de Montréal, sur Dézafi, en 1986; Kaselezo est
présentée à Paris, à Beaubourg, et en 1987, à Montréal, au Festival
de théâtre des Amériques; et enfin en 1998, un premier livre est
réédité à Paris par Jean-Michel Place, L'Oiseau schizophone.
Voilà grossièrement le portrait de l'écrivain, non de l'homme (Franck
Étienne ayant refusé après mille et un « mais oui mais non » de
m'accorder une entrevue qui aurait pu faire le tour de l'auteur et
du citoyen), auquel Dérives consacre toute une livraison. ÉTIENNE,
Franck devenu Frankétienne, avec la publication de Ultravocal puis
Franketienne, avec Bobomasouri (1984): haïtianisant encore plus son
nom – l'orthographiant selon la nouvelle graphie haïtienne, tout en
renouant avec l'écriture française, donc conservant également
l'orthographe première, ou tout simplement oscillant sans cesse dans
le tumulte de ses pulsions, en quête d'un nom (propre) lui
permettant d'accéder à la signature.
Quoi qu'il en soit, ÉTIENNE, Franck, Frankétienne ou Franketienne,
pour plusieurs critiques, aujourd'hui, à l'égal des Dos Passos, des
Césaire, des Carpentier, des Naipaul, est un de ces géants qui ont
marqué et marqueront les littératures américaines. Poète, romancier,
dramaturge, l'un des rares à écrire avec force et bonheur dans deux
grandes langues littéraires caribéennes: le français et l'haïtien.
Il a su trouver dans différentes formes d'expressions populaires
haïtiennes la source vive de nouvelles esthétiques, tout à fait
modernes et actuelles, dont Ultravocal (1972), Dézafi (1975),
Kaselezo (1985 / 1987) et L'Oiseau schizophone (1993) sont
exemplaires.
– Jean Jonassaint
FERNANDO
UREÑA RIB
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Enseignant, chanteur, comédien, dramaturge, écrivain et
peintre, Frankétienne (alias Franketienne ou Franketyèn),
de son vrai nom Franck Étienne, est né le 12 avril 1936
dans une section rurale de l'Artibonite, suite, dit-il,
au « viol d'une paysanne haïtienne de treize ans par un
vieil industriel américain ». Cette scène primitive, qui
est d'abord récit pour l'enfant presque blanc élevé sans
connaître son père dans un milieu populaire noir,
deviendra le motif principal d'un de ses livres les plus
achevés, H'Éros-Chimères (Prix Carbet 2002), un énorme «
roman familial » de 350 pages de format 8,5 x 11 pouces.
Complètement éclaté dans sa forme – où images (peintures,
copy art), jeux de caractères (typo-poésie) et
calligraphies se combinent pour faire de chaque page un
objet d'art que Frankétienne nomme « spirale » comme la
plupart de ses textes non dramatiques depuis Ultravocal
(1972) –, cette œuvre limite est aussi le récit des
déchirures d'une société minée par une gangrène
populiste autoritaire et obscurantiste qui a conduit, en
l'année de son bicentenaire, le pays haïtien au fond
d'un gouffre que préfiguraient déjà, jusqu'à un certain
point, L'oiseau schizophone (1993) et la série picturale
des « Têtes » (1999-2000).
Accroché obstinément à son bout d'île qu'il a refusé de
quitter même pour un court séjour durant les années
Duvalier, et qu'il refuse encore de quitter trop
longtemps, malgré les sollicitations nombreuses et la
furie des exodes, publiant régulièrement (depuis
quarante ans) dans les deux langues des traditions
littéraires haïtiennes, jouissant d'une large audience
nationale, plus qu'aucun autre, Frankétienne est
écrivain haïtien. Créateur nocturne (écrivant et
peignant la nuit) : sismographe de la trop longue nuit
duvaliérienne, et de l'interminable décente aux enfers
lavalassiens, chacune de ses grandes œuvres est
profondément ancrée dans l'histoire contemporaine
haïtienne. Chacune témoignant, malgré l'homme ou
l'écrivain qui se veut avant tout créateur, d'un moment
de la « conscience nationale ».
Ultravocal (1972) : le vertige de l'errance sans fin ni
finalité, le pays habité par « le mal majeur » forçant
ses enfants à l'exode massif sans espoir ni désir de
retour. Qu'on se rappelle cette scène tragique de Mûr à
crever (1968) : chassés des Bahamas, quatre Haïtiens,
sur le bateau du retour, se jettent à l'eau, se livrant
aux requins de la mer caraïbe plutôt que de revoir
l'enfer duvaliériste. Mais Ultravocal, c'est d'abord
l'aventure du langage, un travail inouï sur la langue
française qui fait de ce livre, de 415 pages, un
monument de littérature d'expression française dont la
réédition en 2004 (par Hoëbeke à Paris) est acclamée par
la presse française toute tendance confondue, du Monde
au Figaro en passant par Lire et L'Humanité.
Tourmenté comme il l'est, Frankétienne ne pouvait se
dérober à l'urgence d'une aventure au cœur de la langue
haïtienne, sa maternelle. En 1975, il publie le premier
roman haïtien, au sens fort du terme : Dézafi (réédité
en France par Vents d'ailleurs en 2002). Plus qu'une
révélation : au-delà des mots, Frankétienne, caisse de
résonance des maux de la Nation, visionnaire (il se dit
plutôt « miraculé », faisant allusion à sa traversée
sans prison ni tortures de la dictature duvaliériste,
expression qui lui inspire également en 2004 le titre de
la spirale, Miraculeuse), écrivait, dix ans avant, la
chute du régime jean-claudiste en 1986 : la résurrection
par le sel de la bande des zombis.
Mais entre le désespoir sans borne d'Ultravocal et le
réveil brutal de Dézafi, il y a le passage obligé par
l'insoutenable exil : Pèlin-Tèt (1978). Cette exemplaire
adaptation, en mémoire de Franck Fouché, de Les Émigrés
de Mrožëk, qui a connu un succès sans précédent dans
l'histoire du théâtre contemporain haïtien, tant en
Haïti qu'à l'étranger, consacra définitivement
Frankétienne, écrivain national. Ce premier contact réel
avec les diverses couches des populations haïtiennes du
dedans et du dehors porte Frankétienne à investir de
plus en plus le mode dramatique. Ainsi, après une
fructueuses collaboration avec Jean-Pierre Bernay, pour
la mise en scène de Bobomasouri (1984), Kaselezo (1985)
et Totolomanwèl (1987), Frankétienne passe sur la scène
pour diriger et jouer Totolomanwèl – dans une version à
un comédien (1990) et dont il fait un vidéo (1996) –
puis Kalibofobo (1988, 1997), Pèlentèt – d'où il tire
également un vidéo (2000) –, jusqu'à Foukifoura (2000),
œuvre pour un comédien qui lui assure une entrée
remarquée au off d'Avignon en 2004.
À partir de Kaselezo, cette attente interminable de deux
femmes d'un enfant qui n'arrive pas à naître depuis trop
longtemps, son théâtre, fortement influencé par celui de
Beckett, notamment son Godot, est avant tout une
synthèse de réflexion de l'artiste face l'absurdité du
monde et les misères haïtiennes. Ce théâtre auto-réflexif,
plutôt monologique – même dans les pièces à plus d'un
personnage – bien que novateur sur les plans langagier
et thématique, s'inscrit (notamment par la mise en
scène) dans une tradition dramatique haïtienne qui
remonte au-delà des années 1960 avec la légendaire
figure de Languichatte de Théodore Beaubrun (1919-1998),
lui assurant ainsi un immense succès national.
Depuis, cette large audience populaire, tant au pays que
dans la diaspora, s'est doublée d'une encore plus grande
dans les milieux intellectuels haïtiens et étrangers.
C'est ainsi qu'en 1979, le magazine français Demain
l'Afrique lui consacre quatre pages ; en 1982, Marie-Michèle
Amédée présente un mémoire de maîtrise à l'Université de
Montréal sur Dézafi ; Kaselezo est présentée à Beaubourg
(Paris) en 1986 et, en 1987, au Festival de théâtre des
Amériques à Montréal ; cette même année la revue Dérives
(Montréal) consacre un numéro spécial à Frankétienne.
Dézafi occupe une place fondatrice pour la nouvelle
génération de la « créolité » martiniquaise (voir
Lettres créoles, 1991) ; en 1997, Pèlin-Tèt est jouée
dans une traduction anglaise, The Noose, au New
Immigrant Theatre Festival de New York, puis elle est
rééditée en 2002 dans la nouvelle orthographe haïtienne
par The Institute of Haitian Studies (University of
Kansas) ; en 1998, un premier livre, L'Oiseau
schizophone, est réédité à Paris par Jean-Michel Place
qui reprendra en 2000 Les Affres d'un défi ; et enfin
les éditions Vents d'Ailleurs reprennent en huit volumes
Les Métamorphoses de l'Oiseau schizophone (2004-2005).
Avec le XXIe siècle l'œuvre de Frankétienne fait son
entrée dans le discours académique anglo-américain, avec
des mémoires et thèses qui lui sont entièrement ou
partiellement consacrés ; on trouve une entrée
importante sur la vie et l'œuvre de Frankétienne dans
l'encyclopédie, France and the Americas: Culture,
Politics, History (2005) ; et un numéro spécial de la
revue Callaloo consacrée à Frankétienne paraîtra en
2005.
Voilà grossièrement le portrait de l'écrivain et de
l'artiste, non de l'homme, auquel le Musée d'art haïtien
du Collège Saint-Pierre rend hommage en 2004 avec une
grande exposition – Franketienne: Entre ténèbres et
lumière – de ses vingt fresques sur la révolution
haïtienne. ÉTIENNE, Franck devenu Frankétienne, avec la
publication de Ultravocal, puis Franketienne avec
Bobomasouri (1984), ou Franketyèn avec la réédition
américaine de son Pèlentèt (2002): haïtianisant encore
plus son nom – l'orthographiant selon la nouvelle
graphie haïtienne, tout en renouant avec l'écriture
française, donc conservant également l'orthographe
première, ou tout simplement oscillant sans cesse dans
le tumulte de ses pulsions, comme en témoigne sa spirale
bilingue dite « francréolophonique », Voix marassas
(1998), en quête d'un nom (propre) lui permettant
d'accéder à la signature.
Quoi qu'il en soit, ÉTIENNE, Franck, Frankétienne,
Franketienne ou Franketyèn – co-fondateur à la fin des
années 1960 avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé
du mouvement spiraliste, largement inspiré, entre autres,
du nouveau roman français et de l'expérience joycienne –
pour plusieurs critiques, aujourd'hui, à l'égal des Dos
Passos, des Césaire, des Carpentier, des Naipaul, est un
de ces géants qui ont marqué et marqueront les
littératures américaines. Polygraphe, l'un des rares à
écrire avec force et bonheur dans deux grandes langues
littéraires caribéennes: le français et l'haïtien. Il a
su trouver dans différentes formes d'expressions
populaires haïtiennes la source vive de nouvelles
esthétiques, tout à fait modernes et actuelles, dont
Ultravocal (1972), Dézafi (1975), Kaselezo (1985 /
1987), L'Oiseau schizophone (1993) et H'Éros-Chimères
(2002) sont exemplaires.
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